L’évaluation de la main, pas toujours évident!

Ayant traversé mon premier « petit mot » sur le bridge sans avoir, semble-t-il, commis de crime de lèse-majesté, je devais maintenant trouver un autre sujet. Donc, me replonger dans les méandres des choix possibles. Pendant mes réflexions, le sujet qui n’a cessé de m’interpeller était la question de « l’évaluation des mains ». Et même si j’ai été amicalement avisé par plusieurs qu’il serait plus sage de prendre comme deuxième chronique un sujet moins complexe, j’ai estimé essentiel et logique de procéder chronologiquement. Ce fut donc mon choix final.

 

La principale raison qui m’a fait opter pour l’évaluation des mains est que « c’est la pierre d’assise du jeu ». C’est le point de départ du message qu’on veut envoyer à notre partenaire pour atteindre le meilleur contrat et le réaliser avec succès.  Pourtant, c’est un des aspects dont j’ai le moins discuté avec mes partenaires réguliers. Quel paradoxe! On a exploré les conventions les plus sophistiquées ad nauseam, mais très rarement avons-nous abordé cet élément essentiel à la prise de décision qui, on le sait très bien, se joue souvent sur une inférence ou la confiance dans les déductions de notre partenaire. Pourquoi cet aspect est-il si peu discuté?

 

Il y a plusieurs réponses possibles, mais la plus probable est qu’on tient pour acquis qu’on joue nécessairement la même chose, soit la technique de base apprise lorsqu’on est débutant. Presque une comptine de l’émission Passe-Partout : on calcule les points d’honneur, A=4, R=3, D=2 et J=1, auxquels on ajoute les points de distribution : 1 point pour une longueur à partir de la 5e carte. Lorsqu’on a un fit, on choisit le plus avantageux entre les points de longueur et les points de courte. Une des façons de calculer les points de courte est d’accorder 1 point pour un doubleton, 3 points  pour un singleton et 4 points pour une absence. 

 

La valeur des honneurs n’a pas été fixée au hasard. Elle est proportionnelle au nombre de levées que peut remporter en moyenne chacune de ces cartes. Malgré sa simplicité, la précision de cette évaluation est « très satisfaisante », de telle sorte qu’elle a été universellement adoptée (Larousse du bridge, 1995). Ici, je vais me permettre une petite digression qui se veut humoristique et surtout sans prétention, je vous l’assure.  L’expression qui me titille dans cet énoncé est « très satisfaisante ». Quoique fort juste et pertinente pour beaucoup d’entre nous qui apprécient le côté social et moins compétitif du bridge, elle n’est peut-être pas suffisante pour beaucoup d’autres, dont moi. En parcourant dernièrement une de mes revues préférées, Philosophie Magazine, j’ai relevé la réponse d’un chroniqueur à la question suivante : pouvons-nous être heureux dans le monde d’aujourd’hui? Sa réponse m’a fait sourire et je n’ai pu m’empêcher de faire un lien avec les mordus du bridge comme nous. Il a énoncé ceci : « L’idée du bonheur pour les philosophes (plus modernes) serait moins un état global de satisfaction (une ataraxie selon les anciens) qu’une quête, un effort incessant afin de s’améliorer  ou d’améliorer le monde. »

 

On va se dire quelques vérités : si on s’échine l’orgueil à ce foutu jeu, ce n’est pas pour étayer la fumante maxime que nous serinaient nos amis maoïstes du temps : l’amitié d’abord, la compétition ensuite. Voilà peut-être en fait l’origine des « fake news »! Aussi belle en théorie que soit cette maxime, elle n’est pas satisfaisante pour nous, les accros. Réussir le coup gagnant que les autres n’ont pas vu ou n’ont pas réussi, c’est ce qui fait la différence. Je crois que c’est ce que la grande majorité d’entre nous recherchent :ce feeling du coup réussi que malheureusement nous ne réussissons pas assez souvent.

 

Revenons à nos moutons. Lorsque j’ai décidé de m’attaquer à ce sujet, ma première idée a été d’aller consulter plusieurs joueurs et joueuses que je respecte en raison de leur expérience et des qualités techniques de leur jeu. J’avais hâte d’obtenir leurs meilleurs conseils afin de pouvoir en informer mon nouveau et large bassin de lecteurs (LOL). Je me disais que ces conseils, ces « Tips for Tops » comme on dit si bien en anglais, feraient la différence dans la réussite de leurs contrats. Et là est survenue ma première surprise. Nada, le zéro absolu. On me regardait avec un certain étonnement et presque tous m’ont fait le commentaire suivant : « On joue ce qu’on a appris pendant nos cours de débutant, avec quelques ajustements normaux. » Il semblait évident à leurs yeux que tous en faisaient autant. Ainsi je me retrouvais « Gros-Jean comme devant », comme dans la fable de Jean de La Fontaine, La laitière et le pot au lait. J’ai réalisé que ces bons joueurs appliquaient des ajustements de façon intuitive grâce à de nombreuses années d’expérience et surtout à leur talent pour faire de bonnes inférences. Il n’y avait rien d’organisé, rien de structuré.

 

J’ai pris le taureau par les cornes (je suis de plus en plus agraire, LOL), ce qui aurait certainement fait sourire une de mes partenaires « SuperBridJith », taureau avouée et convaincue, qui ajouterait que c’est plus facile à dire qu’à faire tant au sens propre qu’au figuré. Je me suis tapé des heures de lecture de livres, de blogues et de visionnement de disquettes qui traitaient de la question. Et là est survenue ma deuxième surprise et elle est de taille. L’experte qui a le mieux résumé l’affaire est Martine Lacroix : « Les informations que vous recevez dans vos cours de débutant sur la véritable valeur des honneurs et des longueurs, c’est comme pour les enfants qui commencent à marcher, c’est pour vous faciliter la tâche… » C’est dans les ajustements supposément mineurs – Martine Lacroix leur donne le nom de « valeurs ajustées » – que se trouve en fait la clef du succès.

 

Elle précise ce que sont les valeurs positives :

 

  1. Posséder 4 as +++;
  2. Main composée d’as et de rois;  
  3. Des concentrations d’honneurs;
  4. Des cartes intermédiaires 10-9-8;
  5. Une couleur longue ou des mains distributionnelles;
  6. Des honneurs protégés;
  7. Le renforcement d’honneurs, c.-à-d. quand on a des honneurs dans la couleur du partenaire, particulièrement les as et les rois qui prennent beaucoup de valeur.

 

Bien sûr, si on ne possède pas les valeurs positives, on se retrouve avec les valeurs négatives :

  

  1. Pas d’as;
  2. Couleur trouée;
  3. Pas de 10-9-8;
  4. Une main 4-3-3-3;
  5. Des honneurs non protégés ou éparpillés.

 

Voici quelques exemples de questions qui mériteraient, me semble-t-il, une discussion avec notre partenaire. Quand nous  utilisons des enchères artificielles comme le 2SA Jacoby ou le Bergen,  comptons-nous uniquement les points d’honneur ou les points d’honneurs et de distribution? Quand l’adversaire à notre gauche intervient, quelle valeur accordons-nous à nos honneurs non protégés dans sa couleur (Dx—Rx). Cela me rappelle une situation que je vous explique : mon partenaire ouvre en mineure, je réponds un Cœur et mon adversaire de gauche intervient à Pique. J’ai Rx et une main minimum; j’ai donc dévalué ma main. Mais nous avons manqué 3SA car la main à gauche détenait DJ1098x à Pique, ce qui a amené mon partenaire à me prodiguer le commentaire suivant : « Gage ta main et tes points comme si les adversaires n’avaient pas parlé. » Êtes-vous d’accord avec cela? Quelle valeur attribuez-vous au regroupement d’honneurs non protégés (ex : RD, DJ)? Doit-on attribuer la même valeur à un singleton ou à un doubleton si l’ouvreur n’a que 5 atouts ou si le répondant détient 4 atouts plutôt que 3? Voilà des sujets dont il faut discuter avec notre partenaire, et il y en a sûrement bien d’autres.

 

L’objectif principal visé lorsqu’on choisit une méthode pour compter les points, c’est qu’elle doit nous aider à prendre une décision, la plus éclairée possible, afin d’atteindre le contrat final. Dans tous les cours pour débutants, on présente un tableau que le Larousse du bridge appelle « la table de décision ». Les normes de ce tableau ont fluctué avec le temps en raison d’études statistiques plus poussées. Mais en tout état de figure, elles sont basées sur des probabilités de réussite établies à 50 %. J’espère que cela fait du bien à votre moral!

 

TABLE DE DÉCISION :

Force du camp

(pts d’honneur)

Palier du contrat
20-21-22 1
23-24 2
25-26 3
27-28-29 4
30-31-32 5
33-34-35-36 6
37-38-39-40 7

 

 

C’est par l’addition des points d’honneur et de distribution, ainsi que par la prise en considération de la table de décision, que Pierre Jais et Michel Lebel ont établi l’énoncé des « quatre lois de base » des enchères. À première vue, la formule des quatre lois semble un peu pompeuse et très française, ce à quoi beaucoup d’entre nous sont réfractaires. Pour ma part, j’ai été conquis par cette formule que je considère brillante, logique, simple et très efficace dans l’évaluation d’une main de bridge.

 

Les quatre lois :

 

#1 Quand l’addition de votre nombre de points et du nombre maximum de points que peut avoir votre partenaire donne un total insuffisant, il n’y a pas d’espoir de manche. Recherchez alors le contrat le plus économique.

 

#2 Quand l’addition de votre nombre de points et du nombre maximum de points que peut avoir votre partenaire donne un total suffisant, il y a espoir de manche.

 

#3 Quand l’addition de votre nombre de points et du nombre minimum de points que peut avoir votre partenaire donne un total suffisant, il y a certitude de manche. Faites une enchère impérative (« forcing ») si vous ne déclarez pas la manche vous-même.

 

#4 Avec espoir et certitude de manche, sans enchère évidente, pensez toujours à annoncer une « nouvelle couleur ». (Cette loi ne concerne que le camp de l’ouvreur.)

 

Bien sûr, la  certitude de gager la manche ne donne pas automatiquement la certitude de la réussir. Car cela serait ennuyeux à mourir, n’est-ce pas?

 

Je vais maintenant succinctement aborder quatre différentes méthodes que j’ai répertoriées pour évaluer les mains. 

 

D’abord, la méthode classique dont j’ai parlé au début avec les compléments des valeurs ajoutées. Le meilleur résumé que j’ai trouvé se trouve dans le livre La logique du bridge de Richard Pagé.

 

La deuxième méthode dont j’ai pris connaissance en jouant régulièrement contre l’expérimenté joueur Maurice Fortin, souvent à mon désavantage, est la règle de 24. Cette méthode est basée sur une logique de 24 points d’honneur. L’idée maîtresse est la suivante : pour réaliser une manche en SA, il faut 24 pts et une couleur 5e. La règle des 24 pts d’honneur s’applique aussi pour les contrats en majeure. Les points de distribution peuvent intervenir si les 24 pts d’honneur ne sont pas atteints. Une des prémisses importantes de cette méthode, si j’ai bien compris, est qu’il est obligatoire lors d’une ouverture d’avoir 12 pts d’honneur et cette règle s’applique également pour les enchères directes en relance. Enfin, cette règle est complémentée par la loi des levées totales. Selon des études statistiques, elle serait efficace à 80 %. Si certaines explications sont erronées, je les fais miennes et je prie à l’avance Maurice de m’excuser.

 

La troisième méthode d’évaluation des mains est celle du décompte des perdantes qui est très populaire. Essentiellement, on calcule les perdantes de notre main par l’absence des honneurs A,R,D, et ce, jusqu’à concurrence du nombre de cartes que nous détenons dans chacune des couleurs. Par exemple, un doubleton xx contient 2 perdantes, une couleur 5e ADxxx en contient une. Parallèlement à ceci, un tableau nous indique le nombre moyen de perdantes que notre partenaire devrait détenir : une ouverture zone 13-15 points en majeure = 7 perdantes; une ouverture à 1SA (15-17 pts) = 6-7 perdantes. Une réponse au niveau de 2 = 9 perdantes, etc. Les deux mains combinées totalisent un maximum de 24 perdantes. Si nous soustrayons de ce nombre nos perdantes et celles que nous calculons pour notre partenaire, le résultat nous donne le niveau de contrat que nous pouvons réaliser. Je vous invite à approfondir cette méthode, car elle est hautement efficace pour les mains débalancées et très débalancées. En fait, ma conviction profonde est que les meilleures équipes utilisent la méthode classique pour les mains balancées et semi-balancées et la méthode des perdantes pour les mains débalancées, et cela, de façon implicite ou non.

 

La quatrième méthode est celle préconisée par Marty Bergen dans son livre Points Schmoints! (qui s’inspire d’auteurs comme Bannion, Woolsey et Kleinman, qui publiaient dans la revue Bridge World dans les années 2000). M. Bergen estime que les as et les rois sont dévalorisés et que les dames et les valets sont surévalués. Donc, le livre fournit des explications quant aux ajustements à faire pour corriger cet état de fait. Je vous invite à consulter le livre de Bergen pour en savoir davantage.

 

Existe-t-il d’autres méthodes? Oui. Par exemple, le site de Michel Frankland*, nous fait part d’un auteur, Kleinman, qui pour donner une juste valeur aux points d’honneur établissait que les as = 13 pts, les rois = 9, les dames = 5 et les valets = 2, avec une série de suggestions pour les points de distribution. On faisait l’addition et on divisait par trois. Le problème de cette approche est qu’il faut un boulier chinois à la table (LOL). Si vous connaissez d’autres méthodes, je vous serais reconnaissant de me les faire parvenir.

 

Me voici arrivé à la conclusion de ce mot qui n’a plus rien de petit. Je ne répéterai pas tous les éléments soulevés, mais les points qui ont attiré mon attention de façon particulière sont la question des valeurs ajoutées et le renforcement d’honneurs. De plus, je trouve essentiel de vous souligner la complémentarité de tout système avec celui des perdantes.

 

Selon moi, la solution idéale pour une paire qui désire bien se comprendre et performer serait de joindre la méthode de Marty Bergen, qui inclut nécessairement la logique des valeurs ajoutées et celle des perdantes. On a le droit de rêver, non!

 

La mémoire étant une faculté qui oublie, je vous suggère fortement de vous donner les moyens mnémotechniques pour vous rappeler avant chaque partie l’importance des valeurs ajoutées. Et mon dernier point est celui que j’ai soulevé dès le départ : il faut discuter avec son partenaire et se mettre sur la même longueur d’onde dans la mesure du possible. Je suis convaincu qu’avec ces éléments votre bridge se portera mieux.

 

 

 

* http://pages.videotron.com/lepeuple/psmf.htm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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