LES RÈGLES D’OUVERTURE (PARTIE 2)

Ceux et celles qui privilégient les ouvertures faibles considèrent qu’il vaut mieux agir que de subir les annonces des adversaires. Ils estiment que leurs enchères sont plus fluides et que c’est moins compliqué que d’intervenir. Ce n’est pas faux. Tout est une question d’entente et de système.

Suite à mes recherches et aux suggestions d’experts, voyons quels sont les critères d’ouverture généralement admis au premier palier.

 

Ouverture au niveau 1, toutes positions :

Quelle que soit notre position, on peut ouvrir :

 a) Avec une main de 13pts HL ou 12 pts (sauf 4333 sans As-10 ) 

b) Toutes les mains de 11pts avec un singleton

c) 5422 en majeure avec 11pts et les points concentrés 

d) Les couleurs  6ième de 10-11 pts  (voir l’exception 4ième position)

On ouvre aussi toutes positions lorsque la règle de 20  fonctionne, quoique maintenant on parle plus de la règle de 22. La règle de 20 est le total de nos points d’honneur plus la somme de nos cartes dans nos deux plus longues couleurs. La règle de 22 ajoute que nous devrions avoir au moins deux levées sûres dans notre main genre deux as ou un as dans une couleur et roi-dame dans une autre couleur.  Notons ici que certains experts proposent que cette règle ne s’applique qu’en première ou deuxième position.

 

Ouverture en troisième position

Les normes principales s’appliquent, mais certaines exceptions sont suggérées. Une exception, selon une règle de droit bien connue, a toujours préséance sur la norme, sinon elle serait inapplicable.

En troisième position la stratégie change, et de beaucoup. À  moins d’une main d’ouverture solide, les chances de manches sont très faibles. Donc, on se bat pour une partielle ou encore on veut nuire à l’adversaire en quatrième position, sans bien sûr s’offrir en pâture. La vulnérabilité doit être fortement prise en compte. Il est suggéré de ne pas ouvrir en mineure si on n’a pas une main d’ouverture de 12-13 points d’honneur et de longueur. Pour ce qui est des majeures, on peut le faire avec 9-11 points, surtout et presqu’exclusivement, si on a les  piques et que nos point d’honneur ne sont pas éparpillés; pour ouvrir en cœur, il faut une couleur solide.

Ceci nous amène à la principale exception, soit la règle de 15, qui stipule que si nos points d’honneur additionnés au nombre de cartes que nous possédons en pique totalisent 15, on gage. Il est très important que nos piques soient chapeautés par un « top » honneur (as ou roi).

Si on utilise cette règle, il faut nécessairement avoir une convention permettant à notre partenaire de différencier entre une main d’ouverture normale et celle qui applique la règle de 15.

Pour les ouvertures en mineure, il existe la convention  2SA relais forcing (on doit alerter).  Elle va comme suit : ouverture 1/;  réponse du partenaire 1/;  l’ouvreur donne le fit 2/♠; si  la deuxième enchère du répondant est 2SA, c’est qu’il veut connaître la force de la main de l’ouvreur : 3  indique  une main d’ouverture minimum (11-13 pts), 3 montre une belle ouverture (14-16 pts),  et 3/ dans la majeure agréée est une ouverture avec la règle de 15. Le répondant décide du contrat final.

Pour les ouvertures en majeure, on peut utiliser la convention Drury (on doit alerter). Cette convention s’applique de différentes façons. En voici une : ouverture 1/♠;  si le répondant dit 2♣, c’est qu’il a le fit et qu’il demande à l’ouvreur la force de sa main : 2/♠, dans la majeure agréée, indique une main faible alors que 2  montre une main d’ouverture normale (13-21 pts). Dans ce dernier cas, le répondant communiquera à son tour la force de sa main : 2/ indique 8-9 pts, alors que 3/  en montre 10-11. L’ouvreur décide du contrat final.

Je pense que ces conventions sont accessibles à tous.

 

Ouverture en quatrième position

Encore une fois les normes principales s’appliquent, mais il faut faire une importante précision : les enchères de barrage faible n’existent plus en quatrième position car elles sont inutiles; on ne dérange plus personne. Une ouverture au niveau de 2 en majeure montre au contraire une main forte de 15+ points et six cartes dans la couleur annoncée. Sinon, on ouvre simplement au premier palier.

Ici aussi la règle de 15 peut être appliquée, surtout si on a les piques, la couleur dominante. En ce qui concerne les coeurs, il faut une couleur solide et qu’on peut répéter sans courir au suicide. L’idée maîtresse est de ne pas réveiller les adversaires,  surtout si on n’a pas les piques.

Conclusion

Un des aspects importants des ouvertures promettant 13 points d’honneur et plus se rapporte au « Contre de pénalité ». Les ouvertures solides permettent de pénaliser les adversaires trop aventureux, ce qui donne des « tops ».

De plus, la confiance dans les enchères de son partenaire est un élément majeur pour la réussite dans ce jeu. Du fait que les embûches sont nombreuses et que les prouesses techniques sont l’apanage d’une minorité, donnons-nous toutes les chances de réussir et jouons le moins possible au poker, mais au bridge. Comme le bridge est essentiellement un jeu de statistiques, respectons-les!!!

 

Suggestions de lecture

Au cours de mes recherches, j’ai découvert deux sites que j’apprécie beaucoup : celui de « Chailley »  et celui de « Jean-René Vernes ». Je vous invite à les consulter. Une chose que j’ai réalisée en écrivant ce « petit mot », c’est qu’il n’y a pas de certitude au bridge. Plus on l’étudie, et plus on découvre de nouvelles théories et de nouvelles stratégies. Cela s’applique tant à nous, les profanes, qu’aux experts, soyez-en certains.

 

Anecdote du mois

Lors du dernier Can-Am j’ai vécu une expérience très instructive en ce qui concerne les mains très débalancées. Je parle surtout ici des 6-5 mais cela peut aussi concerner les 6-4 qui ont peu de points d’honneurs (6-9pts).

On jouait en équipes de quatre dans les « A+ » (parce que un de nos coéquipiers avait beaucoup, mais beaucoup de points de maître). L’équipe que nous affrontions à ce moment avait fini dans les premières quasiment toute la semaine. Mon rival, celui qui jouait à la même position que moi à l’autre table, était un des meilleurs joueurs du Québec. Suite à la comparaison des résultats, je questionne un de mes coéquipiers par rapport à une planchette qui nous avait donné un mauvais résultat. Il me répond qu’à sa table, mon adversaire avait ouvert 1♠ avec  ma main:  ADxxxx, J, x, 1098xx (7points, ouch!!). Médusé, je décide d’aller voir ce joueur pour lui demander de m’expliquer son enchère. Il m’a répondu avec grande gentillesse «  J’ai 6 perdantes. Je n’ai aucun problème à jouer à pique et possiblement à trèfle. Plus souvent qu’autrement ça va être payant car quand on a une main très débalancée qui est extrêmement difficile à gager, si on ne parle pas au plus tôt, la décrire devient impossible. »  Aussi simple que cela et je suis parti avec mon petit bonheur.

Quelques semaines plus tard, après une partie avec ma partenaire SuperBrijith, nous faisions le post mortem d’un contrat de 4♣ qu’elle avait joué avec le mort (ma main) que voici: x, AJ10xxx, x, J10xxx. Nous voilà soudainement entourés de beaucoup de joueurs et de beaucoup de conseils. Il faut bien se le dire SuperBrijith possède le plus grand nombre de « coachs » au pied carré. Lol. Et là, en regardant la main du mort, Harry me demande : as-tu ouvert? Je lui dis non. Il faut ouvrir 1 me dit-il car après c’est impossible de se décrire. Un deuxième excellent joueur me donnait exactement le même avis : avec un 6-5 et quelques points d’honneur, il faut foncer. J’ai par la suite appliqué ces recommandations et cela avec succès.

Pour citer le célèbre écrivain Oscar Wilde « Il vaut mieux avoir des remords que des regrets ». Les regrets laissent un goût amer dans la bouche, les remords sont éphémères. Sur cette célèbre maxime je vous laisse méditer

 

LES RÈGLES D’OUVERTURE (PARTIE 1)

Ce troisième « petit mot » se veut une suite logique et chronologique du mot précédent en ce sens qu’après avoir fait l’analyse de l’évaluation des mains, nous en sommes maintenant à voir les règles d’ouverture.  Étant donné qu’il s’agit encore une fois d’un sujet assez vaste,  je vais procéder en deux temps.

Dans cette première partie de mon article, je ferai tout d’abord un peu d’histoire, puis nous verrons les tableaux statistiques concernant les taux de réussites en regard des points d’honneur et de distribution.

Dans la seconde partie, que je vous soumettrai ultérieurement, je vous ferai part des exigences en termes de points d’honneur et de distribution pour les ouvertures fortes ou faibles au premier palier, et cela à toutes les positions. Mon exposé englobera les exceptions : la règle de 15, la règle de 20 et les ouvertures fortes au 2e palier en 4e position.

Un peu d’histoire…

Qu’est-ce qui est à l’origine de la proposition d’ouvrir avec 13 points d’honneur?

Selon la méthode de calcul de Milton Work, un jeu comporte 40 points d’honneur (A=4, R=3, D=2, J=1). Présumons que pour ouvrir et avoir des chances de succès, il faut détenir plus de points que l’adversaire. Si on détermine 13 points comme règle de départ, il en reste 27 à répartir entre les trois autres joueurs.  Si ces points résiduels sont distribués également, chacun en détiendra 9 de telle sorte que l’équipe qui a ouvert possédera au total 22 points (13+9) et l’équipe adverse en aura 18 (9+9). Cet avantage statistique a été le début de nos tourments!

Avec le temps, 13 points d’honneur est devenu 12 points d’honneur ou 13 points d’honneur et de longueur. Il a en effet été établi que, statistiquement parlant, il y avait peu de différence. Ultérieurement, les standards d’ouverture ont continué à diminuer.  On ouvre maintenant avec 11 points d’honneur et même moins avec le système des points de distribution de Goren/Albaran, de même que les fameuses règles de 15 et de 20.  Ces critères sont-ils encore pertinents? Allons voir.

Des statistiques

Puisque le bridge est un jeu où les statistiques sont fondamentales existe-t-il des études sur le sujet et que disent-elles?

La plus célèbre recherche a été produite par Jean René Vernes en 1966 (avec les moyens de l’époque). Il a analysé près 2,500 mains jouées par les champions Américains et Italiens (1957-65) au plus grand tournoi de Bridge, le « Bermuda Bowl ». Plus tard, avec le développement de l’informatique, une nouvelle étude a été faite en 1995 (Vernes et Charles). Cette dernière a clairement démontré que certaines convictions étaient fausses (voir site Vernes). En 2006, une autre investigation de Charles et Gigault a approfondi la question (Statistique et Bridge « Évaluation des mains »,  B. Charles et J. Gigault 2006).

Avant de regarder les résultats de la recherche de Charles et Gigault, revoyons la table de décision qui faisait partie de mon article précédent. Elle établissait le nombre de points suggérés pour maximiser les chances de réussite de nos contrats.

Table de décision

 

Palier du contrat

Palier

1

Palier

2

Palier

3

Palier

4

Palier

5

Palier

6

Palier

7

 

Force du camp

(pts d’honneur)

 

20-21-22

 

23-24

 

25-26

 

27-28-29

 

30-31-32

 

33-34-35-36

 

37-38-39-40

 

Maintenant, jetons un coup d’œil sur les pourcentages statistiques de réussite établis selon la recherche faite par Charles et Gigault en 2006.

Tableaux Statistiques (Charles et Gigault)

 

Avec 22H

Avec 23H

Avec 24H

Avec 25H

Avec 26H

Faire 3SA

       23%

     34%

       47%

      60%

      73%

 

 Avec 30H

Avec 31H

 Avec 32H

 Avec 33H

Avec 34H

Faire 6SA

    29%

       43%

        6o%

     77%

       91%

 

En ce qui concerne les manches en majeure et en mineure, considérant qu’on calcule selon la méthode des points d’honneur et de distribution (Work-Goren), quel est le nombre de points nécessaire pour avoir à peu près 50% de chances de réussite ?

 

10 levées

11 levées

12 levées

Réussite à 50%

26,7 DH

29,9DH

33,1DH

 

Voyons finalement la différence dans le pourcentage de réussite avec 1 - 2 points de moins.

 

Avec 25DH

Avec 26DH

Avec 27DH

Avec 28DH

 

Réussir 10 levées

 

 

29%

 

41%

 

53%

 

66%

 

 

Avec 28DH

Avec 29DH

Avec30 DH

Avec 31DH

 

Réussir 11 levées

 

 

27%

 

38%

 

51%

 

65%

 

 

Avec 31HD

Avec 32HD

Avec 33HD

Avec 34HD

 

Réussir 12 levées

 

 

23%

 

35%

 

48%

 

64%

 

 

Ce que démontrent clairement ces tableaux, c’est l’énorme pourcentage de différence qu’un point peut faire dans la réussite d’un contrat, et c’est sans équivoque! Bien sûr, la distribution et le placement des cartes seront toujours des facteurs importants, d’où l’intérêt de s’entendre avec notre partenaire sur la façon d’évaluer nos mains et surtout de bien intégrer des conventions simples. Ce qui est important dans le cours des enchères, c’est d’émettre des signaux clairs à l’effet qu’on est faible, des freins, des « stoppers » en bon français ( ex : Wolf signal ).

Mais il existe un autre élément à prendre en considération et une précision Capitale avec un grand C s’impose ici. Ces études statistiques ont étés réalisées en étudiant les meilleurs joueurs dans les grands tournois, donc ceux et celles qui maîtrisent les techniques du jeu de façon exceptionnelle, que ce soit en attaque ou en défense. Ce n’est pas mon cas et peut-être pas le vôtre non plus. Bien sûr, il arrive fréquemment dans nos clubs que de bonnes équipes A jouant contre des équipes B ou C vont briller en étant très agressives. Mais, comme le dit si bien le proverbe, « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Leurs résultats seraient certainement différents s’ils jouaient à compétition égale. C’était mon petit commentaire éditorial. LOL.

 

 

L’évaluation de la main, pas toujours évident!

Ayant traversé mon premier « petit mot » sur le bridge sans avoir, semble-t-il, commis de crime de lèse-majesté, je devais maintenant trouver un autre sujet. Donc, me replonger dans les méandres des choix possibles. Pendant mes réflexions, le sujet qui n’a cessé de m’interpeller était la question de « l’évaluation des mains ». Et même si j’ai été amicalement avisé par plusieurs qu’il serait plus sage de prendre comme deuxième chronique un sujet moins complexe, j’ai estimé essentiel et logique de procéder chronologiquement. Ce fut donc mon choix final.

 

La principale raison qui m’a fait opter pour l’évaluation des mains est que « c’est la pierre d’assise du jeu ». C’est le point de départ du message qu’on veut envoyer à notre partenaire pour atteindre le meilleur contrat et le réaliser avec succès.  Pourtant, c’est un des aspects dont j’ai le moins discuté avec mes partenaires réguliers. Quel paradoxe! On a exploré les conventions les plus sophistiquées ad nauseam, mais très rarement avons-nous abordé cet élément essentiel à la prise de décision qui, on le sait très bien, se joue souvent sur une inférence ou la confiance dans les déductions de notre partenaire. Pourquoi cet aspect est-il si peu discuté?

 

Il y a plusieurs réponses possibles, mais la plus probable est qu’on tient pour acquis qu’on joue nécessairement la même chose, soit la technique de base apprise lorsqu’on est débutant. Presque une comptine de l’émission Passe-Partout : on calcule les points d’honneur, A=4, R=3, D=2 et J=1, auxquels on ajoute les points de distribution : 1 point pour une longueur à partir de la 5e carte. Lorsqu’on a un fit, on choisit le plus avantageux entre les points de longueur et les points de courte. Une des façons de calculer les points de courte est d’accorder 1 point pour un doubleton, 3 points  pour un singleton et 4 points pour une absence. 

 

La valeur des honneurs n’a pas été fixée au hasard. Elle est proportionnelle au nombre de levées que peut remporter en moyenne chacune de ces cartes. Malgré sa simplicité, la précision de cette évaluation est « très satisfaisante », de telle sorte qu’elle a été universellement adoptée (Larousse du bridge, 1995). Ici, je vais me permettre une petite digression qui se veut humoristique et surtout sans prétention, je vous l’assure.  L’expression qui me titille dans cet énoncé est « très satisfaisante ». Quoique fort juste et pertinente pour beaucoup d’entre nous qui apprécient le côté social et moins compétitif du bridge, elle n’est peut-être pas suffisante pour beaucoup d’autres, dont moi. En parcourant dernièrement une de mes revues préférées, Philosophie Magazine, j’ai relevé la réponse d’un chroniqueur à la question suivante : pouvons-nous être heureux dans le monde d’aujourd’hui? Sa réponse m’a fait sourire et je n’ai pu m’empêcher de faire un lien avec les mordus du bridge comme nous. Il a énoncé ceci : « L’idée du bonheur pour les philosophes (plus modernes) serait moins un état global de satisfaction (une ataraxie selon les anciens) qu’une quête, un effort incessant afin de s’améliorer  ou d’améliorer le monde. »

 

On va se dire quelques vérités : si on s’échine l’orgueil à ce foutu jeu, ce n’est pas pour étayer la fumante maxime que nous serinaient nos amis maoïstes du temps : l’amitié d’abord, la compétition ensuite. Voilà peut-être en fait l’origine des « fake news »! Aussi belle en théorie que soit cette maxime, elle n’est pas satisfaisante pour nous, les accros. Réussir le coup gagnant que les autres n’ont pas vu ou n’ont pas réussi, c’est ce qui fait la différence. Je crois que c’est ce que la grande majorité d’entre nous recherchent :ce feeling du coup réussi que malheureusement nous ne réussissons pas assez souvent.

 

Revenons à nos moutons. Lorsque j’ai décidé de m’attaquer à ce sujet, ma première idée a été d’aller consulter plusieurs joueurs et joueuses que je respecte en raison de leur expérience et des qualités techniques de leur jeu. J’avais hâte d’obtenir leurs meilleurs conseils afin de pouvoir en informer mon nouveau et large bassin de lecteurs (LOL). Je me disais que ces conseils, ces « Tips for Tops » comme on dit si bien en anglais, feraient la différence dans la réussite de leurs contrats. Et là est survenue ma première surprise. Nada, le zéro absolu. On me regardait avec un certain étonnement et presque tous m’ont fait le commentaire suivant : « On joue ce qu’on a appris pendant nos cours de débutant, avec quelques ajustements normaux. » Il semblait évident à leurs yeux que tous en faisaient autant. Ainsi je me retrouvais « Gros-Jean comme devant », comme dans la fable de Jean de La Fontaine, La laitière et le pot au lait. J’ai réalisé que ces bons joueurs appliquaient des ajustements de façon intuitive grâce à de nombreuses années d’expérience et surtout à leur talent pour faire de bonnes inférences. Il n’y avait rien d’organisé, rien de structuré.

 

J’ai pris le taureau par les cornes (je suis de plus en plus agraire, LOL), ce qui aurait certainement fait sourire une de mes partenaires « SuperBridJith », taureau avouée et convaincue, qui ajouterait que c’est plus facile à dire qu’à faire tant au sens propre qu’au figuré. Je me suis tapé des heures de lecture de livres, de blogues et de visionnement de disquettes qui traitaient de la question. Et là est survenue ma deuxième surprise et elle est de taille. L’experte qui a le mieux résumé l’affaire est Martine Lacroix : « Les informations que vous recevez dans vos cours de débutant sur la véritable valeur des honneurs et des longueurs, c’est comme pour les enfants qui commencent à marcher, c’est pour vous faciliter la tâche… » C’est dans les ajustements supposément mineurs – Martine Lacroix leur donne le nom de « valeurs ajustées » – que se trouve en fait la clef du succès.

 

Elle précise ce que sont les valeurs positives :

 

  1. Posséder 4 as +++;
  2. Main composée d’as et de rois;  
  3. Des concentrations d’honneurs;
  4. Des cartes intermédiaires 10-9-8;
  5. Une couleur longue ou des mains distributionnelles;
  6. Des honneurs protégés;
  7. Le renforcement d’honneurs, c.-à-d. quand on a des honneurs dans la couleur du partenaire, particulièrement les as et les rois qui prennent beaucoup de valeur.

 

Bien sûr, si on ne possède pas les valeurs positives, on se retrouve avec les valeurs négatives :

  

  1. Pas d’as;
  2. Couleur trouée;
  3. Pas de 10-9-8;
  4. Une main 4-3-3-3;
  5. Des honneurs non protégés ou éparpillés.

 

Voici quelques exemples de questions qui mériteraient, me semble-t-il, une discussion avec notre partenaire. Quand nous  utilisons des enchères artificielles comme le 2SA Jacoby ou le Bergen,  comptons-nous uniquement les points d’honneur ou les points d’honneurs et de distribution? Quand l’adversaire à notre gauche intervient, quelle valeur accordons-nous à nos honneurs non protégés dans sa couleur (Dx—Rx). Cela me rappelle une situation que je vous explique : mon partenaire ouvre en mineure, je réponds un Cœur et mon adversaire de gauche intervient à Pique. J’ai Rx et une main minimum; j’ai donc dévalué ma main. Mais nous avons manqué 3SA car la main à gauche détenait DJ1098x à Pique, ce qui a amené mon partenaire à me prodiguer le commentaire suivant : « Gage ta main et tes points comme si les adversaires n’avaient pas parlé. » Êtes-vous d’accord avec cela? Quelle valeur attribuez-vous au regroupement d’honneurs non protégés (ex : RD, DJ)? Doit-on attribuer la même valeur à un singleton ou à un doubleton si l’ouvreur n’a que 5 atouts ou si le répondant détient 4 atouts plutôt que 3? Voilà des sujets dont il faut discuter avec notre partenaire, et il y en a sûrement bien d’autres.

 

L’objectif principal visé lorsqu’on choisit une méthode pour compter les points, c’est qu’elle doit nous aider à prendre une décision, la plus éclairée possible, afin d’atteindre le contrat final. Dans tous les cours pour débutants, on présente un tableau que le Larousse du bridge appelle « la table de décision ». Les normes de ce tableau ont fluctué avec le temps en raison d’études statistiques plus poussées. Mais en tout état de figure, elles sont basées sur des probabilités de réussite établies à 50 %. J’espère que cela fait du bien à votre moral!

 

TABLE DE DÉCISION :

Force du camp

(pts d’honneur)

Palier du contrat
20-21-22 1
23-24 2
25-26 3
27-28-29 4
30-31-32 5
33-34-35-36 6
37-38-39-40 7

 

 

C’est par l’addition des points d’honneur et de distribution, ainsi que par la prise en considération de la table de décision, que Pierre Jais et Michel Lebel ont établi l’énoncé des « quatre lois de base » des enchères. À première vue, la formule des quatre lois semble un peu pompeuse et très française, ce à quoi beaucoup d’entre nous sont réfractaires. Pour ma part, j’ai été conquis par cette formule que je considère brillante, logique, simple et très efficace dans l’évaluation d’une main de bridge.

 

Les quatre lois :

 

#1 Quand l’addition de votre nombre de points et du nombre maximum de points que peut avoir votre partenaire donne un total insuffisant, il n’y a pas d’espoir de manche. Recherchez alors le contrat le plus économique.

 

#2 Quand l’addition de votre nombre de points et du nombre maximum de points que peut avoir votre partenaire donne un total suffisant, il y a espoir de manche.

 

#3 Quand l’addition de votre nombre de points et du nombre minimum de points que peut avoir votre partenaire donne un total suffisant, il y a certitude de manche. Faites une enchère impérative (« forcing ») si vous ne déclarez pas la manche vous-même.

 

#4 Avec espoir et certitude de manche, sans enchère évidente, pensez toujours à annoncer une « nouvelle couleur ». (Cette loi ne concerne que le camp de l’ouvreur.)

 

Bien sûr, la  certitude de gager la manche ne donne pas automatiquement la certitude de la réussir. Car cela serait ennuyeux à mourir, n’est-ce pas?

 

Je vais maintenant succinctement aborder quatre différentes méthodes que j’ai répertoriées pour évaluer les mains. 

 

D’abord, la méthode classique dont j’ai parlé au début avec les compléments des valeurs ajoutées. Le meilleur résumé que j’ai trouvé se trouve dans le livre La logique du bridge de Richard Pagé.

 

La deuxième méthode dont j’ai pris connaissance en jouant régulièrement contre l’expérimenté joueur Maurice Fortin, souvent à mon désavantage, est la règle de 24. Cette méthode est basée sur une logique de 24 points d’honneur. L’idée maîtresse est la suivante : pour réaliser une manche en SA, il faut 24 pts et une couleur 5e. La règle des 24 pts d’honneur s’applique aussi pour les contrats en majeure. Les points de distribution peuvent intervenir si les 24 pts d’honneur ne sont pas atteints. Une des prémisses importantes de cette méthode, si j’ai bien compris, est qu’il est obligatoire lors d’une ouverture d’avoir 12 pts d’honneur et cette règle s’applique également pour les enchères directes en relance. Enfin, cette règle est complémentée par la loi des levées totales. Selon des études statistiques, elle serait efficace à 80 %. Si certaines explications sont erronées, je les fais miennes et je prie à l’avance Maurice de m’excuser.

 

La troisième méthode d’évaluation des mains est celle du décompte des perdantes qui est très populaire. Essentiellement, on calcule les perdantes de notre main par l’absence des honneurs A,R,D, et ce, jusqu’à concurrence du nombre de cartes que nous détenons dans chacune des couleurs. Par exemple, un doubleton xx contient 2 perdantes, une couleur 5e ADxxx en contient une. Parallèlement à ceci, un tableau nous indique le nombre moyen de perdantes que notre partenaire devrait détenir : une ouverture zone 13-15 points en majeure = 7 perdantes; une ouverture à 1SA (15-17 pts) = 6-7 perdantes. Une réponse au niveau de 2 = 9 perdantes, etc. Les deux mains combinées totalisent un maximum de 24 perdantes. Si nous soustrayons de ce nombre nos perdantes et celles que nous calculons pour notre partenaire, le résultat nous donne le niveau de contrat que nous pouvons réaliser. Je vous invite à approfondir cette méthode, car elle est hautement efficace pour les mains débalancées et très débalancées. En fait, ma conviction profonde est que les meilleures équipes utilisent la méthode classique pour les mains balancées et semi-balancées et la méthode des perdantes pour les mains débalancées, et cela, de façon implicite ou non.

 

La quatrième méthode est celle préconisée par Marty Bergen dans son livre Points Schmoints! (qui s’inspire d’auteurs comme Bannion, Woolsey et Kleinman, qui publiaient dans la revue Bridge World dans les années 2000). M. Bergen estime que les as et les rois sont dévalorisés et que les dames et les valets sont surévalués. Donc, le livre fournit des explications quant aux ajustements à faire pour corriger cet état de fait. Je vous invite à consulter le livre de Bergen pour en savoir davantage.

 

Existe-t-il d’autres méthodes? Oui. Par exemple, le site de Michel Frankland*, nous fait part d’un auteur, Kleinman, qui pour donner une juste valeur aux points d’honneur établissait que les as = 13 pts, les rois = 9, les dames = 5 et les valets = 2, avec une série de suggestions pour les points de distribution. On faisait l’addition et on divisait par trois. Le problème de cette approche est qu’il faut un boulier chinois à la table (LOL). Si vous connaissez d’autres méthodes, je vous serais reconnaissant de me les faire parvenir.

 

Me voici arrivé à la conclusion de ce mot qui n’a plus rien de petit. Je ne répéterai pas tous les éléments soulevés, mais les points qui ont attiré mon attention de façon particulière sont la question des valeurs ajoutées et le renforcement d’honneurs. De plus, je trouve essentiel de vous souligner la complémentarité de tout système avec celui des perdantes.

 

Selon moi, la solution idéale pour une paire qui désire bien se comprendre et performer serait de joindre la méthode de Marty Bergen, qui inclut nécessairement la logique des valeurs ajoutées et celle des perdantes. On a le droit de rêver, non!

 

La mémoire étant une faculté qui oublie, je vous suggère fortement de vous donner les moyens mnémotechniques pour vous rappeler avant chaque partie l’importance des valeurs ajoutées. Et mon dernier point est celui que j’ai soulevé dès le départ : il faut discuter avec son partenaire et se mettre sur la même longueur d’onde dans la mesure du possible. Je suis convaincu qu’avec ces éléments votre bridge se portera mieux.

 

 

 

* http://pages.videotron.com/lepeuple/psmf.htm

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est parti!

« Le petit mot de Guy» #1

L’équipe de direction m’a demandé si je serais intéressé à écrire pour sa clientèle à propos du bridge. Je fus d’abord fort surpris parce qu’il y a sûrement plus compétent que moi pour faire ce travail. Mais après réflexion, j’ai accepté et cela principalement pour deux raisons : premièrement, comment dire non à cette dynamique gente féminine et deuxièmement, je pense que cela va améliorer mon bridge. C’est d’ailleurs l’élément majeur que je voudrais vous communiquer, comment améliorer votre bridge petit à petit…
Malgré les niveaux et les aspirations qui peuvent être différents chez chacun, j’ai rencontré peu de joueurs indifférents à la réussite d’un bon coup. On en devient tous accrocs et cela se voit dans la réaction des joueurs, n’est-ce pas ?
Mais le bridge c’est un océan, un abysse de difficultés devant nous et souvent cela nous paralyse et l’on sous-estime notre capacité à s’améliorer. À la table, j’ai toujours remarqué que des commentaires sur le jeu, adressés avec gentillesse, étaient acceptés avec grand intérêt.
Un célèbre proverbe africain pose la question suivante :
Comment mange-t-on un éléphant?
Une bouchée à la fois !!! … Cela s’applique tout à fait au bridge.
L’idée est de trouver une bonne méthode pour s’améliorer et c’est cela que nous allons tenter de faire dans ces petits billets.
Le premier sujet que nous allons aborder sera l’importance de bien remplir la feuille de convention afin de progresser.

LA FEUILLE DE CONVENTION
Vous avez remarqué qu’avec prépondérance beaucoup de bons joueurs et de bonnes équipes ont leur carte de convention à la table. Ce sont pour la plupart des joueurs qui participent à des tournois et dans les tournois, la carte de convention est obligatoire. Elle permet de trancher en cas de litige sur l’interprétation des enchères.
Mais est-ce la seule utilité? Pas du tout.
La feuille de convention est aussi un outil qui facilite les discussions avant une partie lorsque l’on joue avec un nouveau partenaire. Mais sa principale utilité est de nous permettre de nous ajuster avec notre partenaire régulier et de voir nos faiblesses. Cela aide notre mémoire car certaines phases du jeu n’arrivent pas fréquemment et l’on peut jouer plusieurs parties sans qu’elles ne surviennent. Combien de fois j’ai entendu dire à la table après une séquence d’enchères confuses : qu’est-ce qu’on joue?
Bien remplir sa feuille de convention, la vérifier, la consolider avant chaque partie constitue un moyen mnémotechnique important dans l’amélioration de votre jeu.

Une obligation importante : les deux joueurs doivent utiliser le même système de base et les mêmes conventions. Cela, bien sûr, est plus pertinent pour les partenaires qui jouent régulièrement ensemble.

Ceci étant dit, maintenant parlons de la feuille de convention en tant que telle :
Le recto de la feuille de convention :
La première ligne est celle de l’identification des joueurs et comme le souligne avec beaucoup d’emphase le site de l’ACBL (où vous pouvez trouver les explications complètes et simplifiées sur les feuilles de convention*), on doit inscrire le nom de son partenaire en premier et notre nom en second. C’est un geste de civilité. Le bridge est un jeu de société et de politesse et il est normal que l’on puisse identifier nos adversaires par leurs noms.
Maintenant qu’est-ce qu’il y a dans cette feuille de convention?
Il y a 18 sections différentes qui identifient autant d’aspects du jeu concernant les enchères et le jeu de la carte et qui spécifient les obligations d’information aux adversaires.
Les enchères indiquées en rouge doivent être alertées. On doit dire « Alerte » dès que notre partenaire dépose une telle enchère devant lui. Les adversaires ont droit de s’informer de la raison de cette alerte lorsque c’est leur tout de parole. C’est celui qui a émis l’alerte qui doit donner les explications demandées.
Les enchères indiquées en bleu sont dites déclaratoires. Par exemple, si notre partenaire nous fait un transfert Jacoby, dès qu’il dépose son enchère 2♦, on doit dire « transfert » ou « transfert à cœur ».
Tout ce qui est en noir est, comme on dit dans le jargon,  « standard » et cela ne demande aucune précision de notre part sauf si on nous pose des questions.
En ce qui concerne les explications, il est important de préciser qu’il ne faut pas uniquement nommer la convention que l’on joue ( ex : « on joue Smolen ») . Il faut préciser le plus clairement possible la signification de l’enchère. Par exemple ici pour le Smolen on dirait : il a 4 cartes à coeur + 5 cartes à pique et c’est une invitation à la manche. Pourquoi cela? J’ai souvent remarqué que les joueurs moins aguerris ne demandent pas de précision, pourquoi? Il y a certainement plusieurs raisons, mais la gêne en est sûrement une importante.
Et c’est une barrière qu’il faut briser. Il faut poser des questions aux adversaires. Ils ont l’obligation éthique de bien vous répondre et cela avec gentillesse.
Poser des questions pour comprendre le système de jeu des adversaires est l’essence même du bridge Plus vous poserez de questions, plus votre bridge s’améliorera et plus on sera attentif à votre égard. En outre, c’est vital pour la qualité de vos enchères et de vos entames.
Un point important à préciser : on ne peut consulter notre feuille de convention pendant la durée des enchères ni le déroulement du jeu de la carte. Cependant, lorsque c’est à notre tour d’annoncer ou de jouer, on peut regarder la feuille de convention des adversaires si cela peut nous aider dans nos décisions.

Le verso de la feuille de convention :
C’est le côté où l’on marque nos résultats. Comme on le dit fréquemment « la mémoire est une faculté qui oublie ». Ceux et celles qui jouent au bridge le savent plus que quiconque. Le fait d’avoir la discipline de noter nos parties est une façon de nous aider entre partenaires pour parler des mains plus difficiles que nous avons eu à jouer. L’exercice de prendre des notes sur le verso de notre feuille de convention va nous aider grandement lorsque l’on fait un post-mortem de notre partie.

Un dernier point. Je vous suggère grandement d’étudier la section qui concerne les entames sur la feuille de convention. Ces suggestions d’entame que l’on identifie comme « standard » vous seront, à mon humble avis, lorsque bien maitrisées, une arme fatale pour vos adversaires dans la réalisation de leur contrat.

Je viens de terminer mon premier mot et j’avoue que cela a été beaucoup plus exigeant que je ne le croyais. S’il y a des commentaires ou des remarques pour améliorer ce petit mot, j’espère que vous nous les communiquerez et nous en ferons le suivi.
C’est un « Work in progress » comme on dit en bon français.

*http://www.bridgemontreal.ca/fr/capsules-de-bridge/comment-completer-sa-carte-de-convention/